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Il y a deux millénaires et quelques siècles, en vous promenant sur l’Agora d’Athènes, vous auriez pu croiser Socrate. Réputé laid et barbu, cet individu arpentait les places et les rues, suivi d’une petite troupe de disciples. Il interpellait les notables et les experts et les secouait dans leurs certitudes et dans leurs préjugés. Cela ne lui a pas réussi !
Les mythes dont nous allons parler ne sont pas de belles histoires qui expliquent et enchantent le monde. Ce sont des versions tordues de la vérité, des raccourcis et des simplifications qui séduisent et qui trompent. Et j’en ai lu et entendu, depuis que je m’intéresse au haut-potentiel. Ils sont parfois véhiculés par des professionnels, par des « experts » même, certains de bonne foi, d’autres par paresse et facilité. Certains ont des conséquences catastrophiques pour les jeunes qui en sont l’objet.
C’est avec une barbe incontestable, une laideur discutable et une ferme méfiance pour la ciguë, que je vous propose de m’accompagner à la chasse aux mythes qui parasitent le haut-potentiel !
Il faut commencer par cette idée assez primitive qui peut apparaître sous différents visages plus sophistiqués : « Le haut-potentiel, c’est un fantasme de parents (aisés) » ou « Le haut-potentiel, c’est un effet de mode ». On la trouve également sous une formulation plus égalitariste (mais qui revient strictement au même) : « Tout le monde a un haut-potentiel ».
S’il est incontestable que chaque individu a des points forts et des points faibles, ceux-ci varient en intensité. Si chacun est capable de progresser, et de développer un potentiel dans un domaine particulier, tout le monde ne le fera pas à un très haut niveau. On pourrait aussi bien nier l’existence de déficiences et de difficultés sévères, qui ne sont pas moins attestées par la recherche. Il existe bien des débats sur le périmètre du haut-potentiel, mais le concept lui-même n’est pas sérieusement remis en cause. Ajoutons que sans être toujours pris en charge dans les faits, la précocité intellectuelle puis le haut-potentiel sont cités dans de nombreux textes officiels depuis au moins 2002.
La thèse du « fantasme parental » avancée ici et là n’est pas plus fondée. J’ai déjà mentionné le fait que les parents d’EHP tendent plutôt à sous-évaluer qu’à surévaluer les compétences de leurs enfants1. Si quelques parents peuvent évoquer un possible haut-potentiel de leur enfant pour justifier des dysfonctionnements, ces situations très minoritaires ne résistent pas longtemps à l’examen. Le plus souvent, au contraire, les parents investis vivent le haut-potentiel de leur enfant comme un défi aux multiples épreuves. Celui-ci les amène beaucoup plus souvent à demander humblement de l’aide qu’à brandir leur progéniture comme un triomphe personnel. Et si après tant d’efforts et de combats partagés, parents et enfants en arrivent à ressentir une certaine fierté devant le chemin parcouru, ce n’est pas moi qui la leur reprocherait !
L’idée que le HP est un phénomène médiatique passager est également trompeuse. On trouve en fait depuis des décennies des articles et des reportages traitant de la question, parce qu’elle est polémique, et donc qu’elle fait vendre. La plupart recyclent les mêmes idées sans faire réellement avancer le débat. Loin d’être le dernier « sujet à la mode », le haut-potentiel serait donc plutôt l’objet d’un long combat dont les résultats tardent à venir. D’autres profils particuliers ont d’ailleurs connu un destin semblable, comme la gestion des troubles dys.
L’impression ressentie par de nombreux professeurs qu’ils sont soumis à un empilement d’injonctions successives est beaucoup plus compréhensible. Elle correspond à l’augmentation de l’hétérogénéité dans les classes qui, en plus d’accueillir les écarts normaux de niveau d’élèves accueillent désormais fréquemment deux ou trois profils d’élèves très particuliers qui auraient auparavant été pris en charge dans des structures particulières. La « différenciation pédagogique » présentée comme la solution miracle n’est pas réaliste aujourd’hui faute de formation suffisante et de temps laissé aux collègues.
1Voir notamment Silverman, Chitwood et Waters in Topics in Early Childhood Special Education, 1985.
J’ai croisé au fil des ans plusieurs professionnels qui semblaient persuadés qu’ils maîtrisaient parfaitement la question, qu’ils accueillaient d’ailleurs des dizaines d’EHP dans leur établissement, et que ceux-ci étaient parfaitement épanouis sans que rien de spécial ne soit mis en place pour eux. Sans remettre en cause les vertus de l’optimisme, ces discours m’ont toujours semblé très suspects.
Si l’on s’en tient à la définition du haut-potentiel par le seul Q.I., on ne parlera pas de dizaines d’élèves par établissement. Mais même parmi les quelques élèves qui correspondront à la définition, on observera déjà de nombreuses différences de profil (entre les filles et les garçons par exemple). Si l’on adopte une définition plus ouverte et plus large, à laquelle je suis favorable, les variétés de profils que l’on rencontrera seront encore plus importantes. On ne peut donc pas dire que tous les EHP se ressemblent. !
L’idée qu’il existe une solution miracle qui fonctionnerait à coup sûr est également naïve : si l’on peut identifier un certain nombre d’idées générales, aucun aménagement ne suffit à s’adapter à l’ensemble des profils d’élèves (pas même le saut de classe, souvent utile, et sur lequel nous reviendrons dans un autre article). À l’inverse, vouloir appliquer à un EHP l’ensemble des aménagements possibles n’a pas plus de sens. Tout la difficulté (et toute la richesse) de ces jeunes est qu’ils ont besoin d’une prise en charge et d’adaptations individuelles …
Cette confusion tenace est tout aussi problématique que son revers : “Ce n’est pas un génie, donc, ce n’est pas un EHP …”. Elle provient d’une simplification grossière : le génie (un autre concept pour le moins débattu) est le fruit de facteurs très particuliers (hérédité/environnement/opportunités/travail), qui lui confèrent un niveau de capacités et de compétences rarissimes. C’est un terme que l’on peut appliquer à un pourcentage infime de la population. Concrètement, un professeur est susceptible d’accueillir chaque année plusieurs EHP (au moins un ou deux en moyenne s’il a une seule classe), tandis qu’il ne rencontrera probablement pas de « génie » au cours de sa carrière.
La deuxième partie de ce mythe s’explique par une confusion entre un potentiel et son actualisation. La capacité théorique de faire quelque chose n’implique pas automatiquement sa réalisation. C’est là que l’accompagnement et l’éducation jouent tout leur rôle. Elle dépend aussi de la définition qu’on donne au terme « exceptionnel ». Un adulte « exceptionnel » se définira-t-il par sa réussite sociale et économique, par sa contribution à la société ou par son épanouissement personnel ? C’est ce seul dernier point que l’on peut espérer et s’efforcer de garantir aux jeunes à haut-potentiel, ni plus ni moins qu’à tous leurs camarades.
Il est vrai que les EHP ont tendance à s’engager dans des domaines liés à la créativité et à l’innovation, ou à se mettre au service des autres, et cette tendance pourrait être encouragée. Tous les bienfaiteurs de l’humanité n’étaient pourtant pas des EHP, et tous les EHP ne deviendront pas des bienfaiteurs de l’humanité. Il devrait suffire de permettre à chacun de suivre sa voie, haut-potentiel ou non.
C’est une erreur extrêmement courante sur laquelle on retombe sans arrêt … Si l’on définit les « premiers de la classe » comme des élèves performants dans tous les domaines, qui ont toujours des bonnes notes et adorent l’école, cette définition peut aussi bien décrire des élèves scolaires, travailleurs et bien adaptés à la norme (ce qui est très bien !) que des élèves à haut-potentiel.
Beaucoup d’EHP peuvent en effet associer de grandes forces dans certains domaines à des performances moyennes voire faibles dans d’autres. C’est lorsque les réalisations de l’élève sont durablement et globalement en deçà de ses capacités qu’on pourra parler de sous-performance, un phénomène courant auquel il est crucial de chercher des solutions.
Les résultats, chiffrés ou non, aux évaluations proposées en classe ne sont pas un indicateur plus fiable. Plusieurs traits caractéristiques du haut-potentiel peuvent lourdement impacter leur réussite :
Il faut ainsi être attentif aux résultats en dent de scie, d’une évaluation ou d’une année sur l’autre. Notons également que certains EHP peuvent avoir d’excellentes notes et sembler parfaitement adaptés tout en souffrant intérieurement du manque de stimulation ou du décalage avec leurs camarades.
Quant au fait d’aimer l’école, c’est souvent vrai au départ, mais des déceptions peuvent apparaître, notamment à l’entrée dans le secondaire. C’est un point qui nécessite la plus grande attention, puisque des difficultés d’adaptation durables peuvent entraîner des décrochages à différents moments de la scolarité (même si peu de chiffres fiables existent en France sur le sujet1).
Rappelons toutefois que beaucoup d’EHP sont très épanouis à l’école, en particulier quand ils disposent d’un bon réseau de camarades et qu’ils apprennent avec des enseignants de qualité. Le haut-potentiel n’est à lui seul synonyme ni de réussite ni d’échec scolaire.
1Voir Gauvrit et Ramus in La Recherche, 2017.
Cette généralisation n’a évidemment aucun sens. Pour certains EHP, le sentiment de décalage et de différence avec les pairs et le monde qui les entoure entraîne une construction difficile de l’identité et de l’estime de soi. Ils peuvent alors être amenés à projeter une image de hauteur pour tenir les autres à distance et protéger un ego fragile.
Cette impression peut également provenir de difficultés à intégrer certains codes sociaux : une expression d’individualité pourra alors être perçue comme une expression de supériorité. Parmi ces codes, la hiérarchie sociale entre les enfants et les adultes ou entre les élèves et les professeurs est particulièrement problématique. L’explication bienveillante fonctionne alors beaucoup mieux que la punition … Pour finir, certains jeunes (et adultes) à haut-potentiel sont effectivement hautains et suffisants, mais ces défauts ont au moins autant de chance d’être liés à leur éducation qu’à leurs spécificités cognitives et émotionnelles …
Une crainte associée à ce mythe est que l’identification du haut-potentiel d’un jeune risque de gonfler son ego au point de le rendre insupportable. Coller une « étiquette » de haut-potentiel sans explication peut avoir des conséquences imprévisibles, cela n’a d’ailleurs pas grand sens. Il est toutefois probable que l’identification soit motivée par des difficultés, et y apporte un début de réponse (mais évidemment pas une solution en soi …). Le bénéfice que peut apporter cette aide à la compréhension de ce qui pose problème dépasse largement le risque d’un déséquilibre du caractère.
Beaucoup de jeunes à haut-potentiel s’en sortent effectivement très bien : l’intelligence reste, la plupart du temps, un atout plutôt qu’un handicap. Un nombre important d’EHP souffre pourtant d’inadaptations diverses à un système construit pour un élève « normal » assez nébuleux et qui s’occupe assez mal de ceux qui sortent du cadre. Comme nous l’avons vu plus haut, les études manquent encore en France pour quantifier avec une fiabilité suffisante l’ampleur du phénomène, mais il est indéniable qu’il existe.
Indépendamment des troubles associés qui peuvent, ou non, s’y ajouter, ces difficultés causent des souffrances multiples et évitables. Elles peuvent même conduire à un décrochage complet du jeune et à une déscolarisation qui, même si cela me peine de l’admettre, est parfois la meilleure (car la seule) solution. Cette extrémité est d’autant plus désolante qu’elle n’est souvent adoptée qu’après un long et pénible parcours au sein du système traditionnel.
Si l’on en vient à la répartition des moyens, rappelons tout d’abord que ceux-ci ne manquent pas, et que des financements considérables sont déployés pour des opérations autrement moins utile que la prise en charge des EHP. Pour ceux qui l’ignorent, l’Éducation Nationale a dépensé 400 millions d’euros depuis 2007 pour développer un système de gestion des ressources humaines qui a finalement été abandonné en 2018 sans avoir été déployé1. Les moyens existent.
D’autre part, la mise en concurrence des besoins des élèves devrait être inimaginable dans un système cohérent et juste. Ajoutons que menées de manière intelligente, avec une politique de formation et des moyens adaptés, beaucoup de mesures favorables aux EHP pourraient avoir des effets bénéfiques plus larges, notamment en favorisant un décloisonnement des niveaux et une émulation positive qui manque trop souvent dans les classes.
1https://www.ccomptes.fr/system/files/2020-02/20200225-08-TomeII-Sirhen.pdf
Pour résumer, vous devriez repartir avec les six idées suivantes :
1° Le haut-potentiel existe et correspond à une réalité vérifiée par la recherche.
2° Le haut-potentiel est une réalité complexe, et les élèves qui en relèvent présentent des profils et des besoins différents.
3° Le haut-potentiel n’est pas synonyme de génie et ne prédit pas des performances spectaculaires.
4° Certains EHP (mais pas tous) rencontrent des difficultés scolaires, ont des mauvaises notes et ont une relation difficile avec l’école.
5° L’impression de hauteur que renvoient certains EHP peut être trompeuse ; l’identification du haut-potentiel a un impact positif sur l’estime de soi des EHP en difficulté.
6° Certains EHP ont besoin d’aide et d’accompagnement, au même titre que tous les élèves à besoins particuliers ; un système faisant une véritable place au haut-potentiel serait bénéfique pour le plus grand nombre.
Il faut bien avouer que ces idées ne sont pas nouvelles, mais elles peinent à s’ancrer dans la conscience collective. À votre tour de les rappeler et de les diffuser à tous ceux qui veulent bien les entendre, et même aux autres !
Vous êtes uniques, mais vous n’êtes pas seuls !
Le Professeur O
Ressource utile : GAUVRIT Nicolas, Les surdoués ordinaires, PUF, 2014