Catégories
Articles récents
- L'ennui à l'école, II : des solutions concrètes5 février 2021
- L'ennui à l'école, I : comprendre le problème22 janvier 2021
- Le saut de classe sans a priori8 janvier 2021
- L'ennui à l'école, II : des solutions concrètes
Dans notre précédent article, nous avons vu que les jeunes à haut-potentiel étaient sensibles à un ennui particulier. Causé par une inadaptation du système éducatif à leurs besoins celui-ci peut avoir des conséquences graves sur leur scolarité. Les trois conséquences les plus importantes que nous avons identifiées sont une perte de la motivation, l’apparition de comportements perturbateurs et le développement d’une anxiété qui peut devenir pathologique.
Je ne chercherai pas ici à faire preuve d’originalité, et beaucoup des solutions que je vais proposer sont déjà appliquées par des professeurs impliqués et créatifs. Mon objectif est de diffuser les informations et les idées existantes en encourageant peut-être certains collègues hésitants à mener leurs propres expériences.
Pour des raisons évidentes, l’article qui va suivre s’adressera plus directement aux professeurs qu’aux parents ou aux élèves. Il est pourtant important que tous connaissent et comprennent les dispositifs possibles. La collaboration de tous les acteurs est en effet indispensable pour une prise en charge efficace des jeunes HP.
Nous nous demanderons donc ici ce qui peut être proposé aux jeunes à haut-potentiel pour résoudre le problème de l’ennui à l’école. Nous analyserons d’abord comment différencier les activités pour les rendre plus stimulantes. Nous verrons ensuite comment on peut enrichir leur expérience scolaire.
Écartons dès le départ l’objection selon laquelle il est injuste que l’école offre “davantage” à certains élèves qu’à d’autres. C’est un discours qu’on a entendu autour de certaines options lors de la réforme du collège de 2016 : “si un dispositif n’est pas bon pour tout le monde, il ne devrait être proposé à personne”. Mauvaise nouvelle pour tous les porteurs de lunettes ou de prothèses dentaires … Compte-tenu des besoins particuliers des EHP, l’enrichissement qu’on peut leur offrir est juste et équitable. Ajoutons que s’il peut être élargi au delà du strict public des EHP identifiés, tout le monde y gagne …
Je ne reviendrai pas ici sur les aménagements en lien avec l’accélération que sont le saut de classe, le décloisonnement et le compactage. Ils ont été traités dans un précédent article1 et font évidemment partie des outils utilisables pour résorber l’ennui à l’école des élèves à haut-potentiel. Il faut considérer que les idées qui vont suivre ne sont pas exclusives des démarches d’accélération mais leur sont complémentaires.
1https://professeur-o.fr/le-saut-de-classe-sans-a-priori/
La “différenciation pédagogique” est l’une des formules les plus entendues dans les discours sur l’enseignement et sur ses défis. Jean-François Chesné en résume la nécessité par la formule suivante : “Aucun élève n’apprend de la même manière et au même rythme, mais tous doivent acquérir les mêmes connaissances et compétences.1” On le voit bien, cette déclaration vise les élèves qui peinent à atteindre les objectifs communs et laisse peu de place à ceux qui les dépassent, un point que nous avons déjà abordé. Pourtant, l’idée de modifier l’enseignement pour qu’il offre à tous les élèves les moyens de progresser à leur rythme peut tout aussi bien s’appliquer aux EHP, à travers un certains nombre de principes que je vais développer à présent.
1http://www.cnesco.fr/wp-content/uploads/2017/04/Differenciation_dossier_synthese.pdf
Une des idées les plus simples consiste à dispenser les EHP d’une partie des exercices répétitifs qui visent à consolider les acquis de la plupart de leurs camarades. Loin d’être pour eux un moyen de renforcer leur maîtrise, ces répétitions peuvent au contraire les décrocher complètement des apprentissages. Quel meilleur moyen de dégoûter les amateurs de mathématiques ou de français, par exemple, que de les cantonner à une suite d’exercices de calcul ou de conjugaison. S’il est tout à fait normal que chaque élève montre ce qu’il sait avant de passer à l’étape suivante, la répétition de cette démonstration ne se justifie pas une fois que la maîtrise est solidement établie.
Lorsque des exercices techniques sont nécessaires, il peut être préférable de les offrir à petite dose et de manière régulière. Si toutefois l’intégralité d’une séance est consacrée à de l’entraînement, il faut envisager un circuit court pour les élèves les plus à l’aise. Après avoir réussi une sélection d’exercices identifiés comme essentiels par leur professeur, ils peuvent alors passer le temps gagné à approfondir plutôt qu’à répéter, notamment en se livrant à des exercices plus complexes sur le même sujet.
Dans les années 50, Benjamin Bloom et une équipe de collègues ont développé un schéma des principales opérations cognitives. Ce schéma a été révisé en 2001, et c’est cette dernière version de la “taxonomie de Bloom” que je vais utiliser ici.
La surface occupée renvoie à la place de ces opérations dans le cursus de la majorité des élèves. On considère ainsi qu’il faut passer un temps important à acquérir des connaissances et à les comprendre avant de pouvoir les exploiter de manière plus poussée. La disposition des opérations les unes au dessus des autres correspond quant à elle à leur complexité croissante.
On considérera ainsi qu’il est plus simple de se rappeler une information (Quelle puissance dominait la Méditerranée au Ier siècle ?) que de la comprendre (Montrez que Rome dominait la Méditerranée au Ier siècle.), et qu’il est encore plus complexe de l’analyser (Expliquez les causes et les caractéristiques de la domination romaine.) ou de l’utiliser pour créer un ensemble nouveau (À partir de l’exemple romain, imaginez une puissance de l’antiquité fictive et décrivez ses différentes caractéristiques.).
De la plus simple à la plus complexe, les opérations sollicitent davantage de mécanismes cognitifs et sont donc plus stimulantes pour le cerveau. Compte-tenu des besoins particuliers des EHP, certains chercheurs ont même proposé d’inverser pour eux la part des différents niveaux d’apprentissage.
Parmi les stratégies employées pour différencier les activités se trouve le travail par paliers. Il s’agit de décliner une activité en différentes versions, pour l’adapter aux capacités de chacun. Malheureusement, c’est souvent la seule difficulté qui varie d’une version à l’autre et non la complexité. Or, augmenter la difficulté d’un exercice n’augmente pas forcément son intérêt. Il sera plus difficile de citer quinze fleuves français que d’en citer trois mais est-ce plus stimulant ?
À l’inverse, demander aux élèves de citer des noms de cours d’eau français puis d’expliquer la différence entre un fleuve et une rivière peut fournir une progression intéressante. Notons que si les EHP s’épanouissent tout particulièrement dans les activités complexes, il ne faut pas pour autant les dispenser totalement des plus simples, qui leur sont également nécessaires. L’inverse est vrai de leurs camarades moins performants.
Une activité comportant trois paliers pourrait décliner les attendus deux niveaux de difficulté : une version “minimale” et une version “normale”. Le dernier palier demanderait une opération plus complexe et constituerait un défi y compris pour les élèves performants. Il sera important d’encourager tous ceux qui le peuvent à s’essayer au troisième palier et de bien signaler les différents niveaux (avec un collègue, nous utilisions des petits piments).
La triade de Renzulli s’inscrit dans le cadre du Schoolwide Enrichment Model (Modèle d’Enrichissement à l’échelle d’une École), développé dans l’ouvrage du même nom1. Il faudra revenir sur les travaux de ce chercheur essentiel, mais je me contenterai d’en présenter ici l’un des éléments principaux, qui n’est pas toujours bien compris en France. Rappelons toutefois que cette démarche d’enrichissement demande un investissement considérable et durable à l’échelle d’un établissement entier.
L’enrichissement de Type 1 correspond à une exposition massive de l’ensemble des élèves à des contenus extérieurs aux programmes. Il est pris en charge par un maximum d’acteurs, couvre un maximum de sujets et peut prendre notamment la forme d’interventions extérieures, de sorties et visites, de discussions ou d’expositions … Son objectif est de susciter chez les élèves une curiosité et un intérêt pour les deux niveaux suivants de la triade.
Dans le Type 2, les élèves volontaires se voient offrir un encadrement méthodologique spécifique correspondant à un intérêt suscité par le Type 1 et/ou aux projets qu’ils souhaiteraient mener dans le Type 3 (ils peuvent y être formés au maniement de tel ou tel outil ou logiciel, à des compétences de raisonnement avancées ou à la gestion de projets, par exemple).
Dans le Type 3, enfin, les élèves seuls ou en petits groupes choisissent des projets d’intérêt personnel et les mènent à bien avec l’aide et la supervision d’un adulte. Ces projets sont par nature ambitieux, de longue durée, et donnent lieu à une production qui peut être diffusée à un public. Ils peuvent tenir les élèves en haleine pendant de longs mois, et nécessitent un investissement et des compétences hors-norme. Pour cette raison, ils ne peuvent être proposés à l’ensemble des élèves d’un établissement.
Il est indéniable qu’un établissement fonctionnant selon ce modèle offrirait à ses EHP une scolarité riche et épanouissante, et j’aurais moi-même plaisir à m’investir dans ce genre d’expérience. Malheureusement, un projet aussi ambitieux trouve difficilement sa place dans notre système actuel.
1RENZULLI Joseph et REIS Sally, The Schoolwide Enrichment Model, A How-to Guide for Talent Development, Prufrock Press, 2014 (3 ed.)
On peut toutefois s’en inspirer pour offrir à nos élèves une meilleure expérience scolaire. Il faut pour cela passer par de petits outils qui, simples et économiques, peuvent être déclinés un peu partout. Les deux propositions qui vont suivre s’inscriraient dans les enrichissements de Type 1 de la triade de Renzulli.
“La Minute Everest” fait partie des trucs qui se transmettent de formation en formation, et dont j’aimerais féliciter l’auteur. Elle consiste à glisser régulièrement dans le cours un petit moment, une anecdote, une information pointue ou originale, qui captera l’intérêt des élèves curieux. On pourra mentionner une expérience ou un problème scientifique, une anecdote historique ou biographique ou bien parler d’une œuvre ou d’une création insolites. Pour fonctionner, la “Minute Everest” doit être courte, stimulante et régulière, pour devenir une sorte de rituel. Pendant mes cours sur la versification, je ne manquais jamais d’inscrire au tableau ces deux vers holorimes de Victor Hugo :
“Et ma blême araignée, ogre illogique et las
Aimable, aime à régner, au gris logis qu’elle a.”
“La Boîte à Activités” est un deuxième dispositif qui demande un peu plus d’effort de mise en place mais qui fonctionne très bien. L’idée est d’avoir dans le fond de sa classe une boîte, ou un endroit identifié et accessible où les élèves peuvent trouver des activités ou des lectures complémentaires. Le contenu de cette boîte gagne à être aussi varié que possible (énigmes, casse-têtes, articles scientifiques, lectures diverses, consignes créatives …). On peut le compléter régulièrement, au fil des trouvailles et éventuellement avec l’aide des parents ou des élèves eux-mêmes. Cela permet aux collègues d’éviter de chercher une activité d’enrichissement différente pour chacun de leurs cours.
L’accès à cette “boîte” doit évidemment être réglementé, la condition essentielle étant que le travail attendu ait été fait dans des conditions satisfaisantes. Il faut de plus expliquer dès le départ que les activités supplémentaires doivent être faites calmement et sans déranger les camarades qui terminent leur travail. Les avantages de ce dispositif sont nombreux, notamment en termes de motivation et de gestion du rythme de la classe.
Je terminerai en dressant des pistes d’enrichissement plus ambitieux pouvant s’intégrer au système actuel. Pour enrichir réellement l’expérience des EHP, on ne peut pas se contenter des mini-projets souvent organisés dans les classes, même s’ils peuvent présenter un véritable intérêt. Trop brefs et enfermés dans le carcan des programmes, ils permettent rarement l’approfondissement et la complexité nécessaire à nos élèves. La où le vademecum propose de “construire un aquarium avec un budget donné” comme modèle de Type 3, Renzulli parle d’une jeune fille de CM2 qui a intégralement conçu, rédigé et testé un livre de recettes basé sur ses romans préférés (le livre en question a d’ailleurs été publié). Il y a comme un écart d’échelle.
Un projet adapté s’appuiera d’abord sur les centres d’intérêt de l’élève (ou d’un petit groupe de camarades), et pas sur les nécessités du programme. Envisagé sur un temps long, il visera un produit final susceptible d’être présenté à un public. Il sollicitera chez l’élève des compétences avancées, et demandera des méthodes et des techniques pour lesquelles il aura sans doute besoin d’une formation spécifique (les Type 2 de Renzulli). L’élève gagnera à être accompagné tout au long de sa démarche par un adulte qui l’aidera à s’organiser et à conserver sa motivation face à ce qui doit être conçu comme un défi personnel. Il ne faut pas hésiter à offrir aux élèves intéressés un créneau hebdomadaire au cours duquel ils pourront se consacrer à leur projet avec les nécessaires ressources à disposition.
Si ce genre de dispositif ne leur est pas proposé, les élèves gagneront à se rapprocher des clubs mis en place dans leur établissement. Souvent organisés par des personnels motivés et investis (même si j’ai rencontré des contre-exemples), ils offrent aux élèves la possibilité d’élargir leurs horizons et de s’investir de manière régulière sur des sujets qui sortent du strict domaine scolaire. Cette petite heure hebdomadaire constitue pour beaucoup une vraie libération, et je ne peux qu’encourager mes collègues à s’y investir, et les chefs d’établissement à faciliter leur mise en place.
Comme vous avez pu le constater, il existe des réponses nombreuses pour combattre l’ennui à l’école rencontré par les jeunes à haut-potentiel. Elles varient grandement dans leur complexité de conception et de mise en place, mais toutes sont concrètement applicables. Grâce à elles, les EHP peuvent retrouver une motivation et un goût pour l’école qui leur permettront non seulement d’y être plus performants mais aussi plus épanouis.
Les enseignants ont évidemment un grand rôle à jouer, pour lequel il faudrait idéalement leur fournir du temps et de la formation. Je sais parfaitement que les aménagements proposés ne s’improvisent pas, et que leur mise en place vient s’ajouter à des demandes nombreuses. Avec l’habitude, beaucoup viennent toutefois naturellement, et apportent des bénéfices bien supérieurs à leur coût. Qui sait, ils pourraient même permettre à quelques collègues de retrouver eux-mêmes une stimulation qui, parfois, viendrait aussi à leur manquer.
Vous êtes uniques, mais vous n’êtes pas seuls !
Le Professeur O