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Difficile de parler d’ennui à l’école sans entendre s’élever un concert de cris discordants. Ce chiffon rouge a été agité jusqu’à la caricature par une foule de commentateurs dans une arène qui laisse peu de place à la nuance.
Notre sujet n’est pas le petit ennui de tous les jours. Cet ennui-là est passager, occasionnel, et sans conséquences durables. Qu’un élève ressente parfois, au cours d’une semaine de classe, des envies d’ailleurs n’est pas très étonnant. Il y a gros à parier que cela arrive aussi à ses professeurs.
L’ennui dont je vais parler est l’ennui profond, systématique et douloureux de jeunes que tout destinait pourtant à aimer l’école et à s’y épanouir. Il provient d’une inadaptation fondamentale du système à leurs besoins et peut avoir de graves conséquences sur leur scolarité et sur leur vie.
Nous allons essayer de comprendre pourquoi l’ennui à l’école des EHP doit être pris au sérieux. Nous écarterons d’abord les objections et simplifications susceptibles de fausser le débat. Ensuite, nous verrons pourquoi le système éducatif est générateur d’un ennui spécifique pour ces élèves. Enfin, nous analyserons les trois conséquences les plus graves que ce type particulier d’ennui peut avoir.
Les discussions sur l’ennui voient souvent jaillir une idée paradoxale : non seulement l’ennui n’est pas si problématique qu’on le croit, mais il aurait même des vertus, par exemple de “développer l’imaginaire, la créativité [et] la connaissance de soi1“. Confirmée par de multiples experts de l’enfance, cette thèse semble renvoyer au silence les jeunes qui se plaignent de l’ennui à l’école : puisqu’on leur dit que c’est bon pour eux !
Problème : l’ennui dont parlent ces experts émerge de la liberté qu’on peut laisser à un jeune de s’occuper de manière autonome. Il n’est pas compatible avec les contraintes multiples que l’école fait peser sur les élèves. Si l’on ajoutait à l’école une mission d’encadrement de l’ennui, il faudrait sérieusement alléger les programmes. Peut-être aurions nous toutefois des chances renouvelées de briller dans les classements internationaux …
1VINCENT Catherine, “L’ennui aussi a des vertus”, Le Monde, 2006
Une autre thèse fréquente retourne le problème. Pour le dire rapidement, elle considère qu’il ne peut y avoir d’apprentissage sans effort, qu’il ne peut y avoir d’effort sans contrainte, et que l’ennui est un effet secondaire normal de ce processus. Il faudrait alors demander à l’élève qui s’ennuie de se faire violence : il n’est pas là pour s’amuser !
Cette thèse pose de nombreux problèmes, notamment en associant automatiquement effort et déplaisir … Les neurosciences1 nous dévoilent pourtant sa plus grande faille : sans un engagement émotionnel du cerveau lors de l’apprentissage, celui-ci a de très faibles chances de retenir durablement ce qu’on lui demande d’apprendre. Cet école où l’ennui est la norme est aussi une école dont on ne retiendra quasiment rien … Non seulement l’ennui n’est pas un composant essentiel de l’apprentissage : il en est l’ennemi objectif.
1Voir par exemple SOUSA David, How the Brain Learns, 2011, Corwin Press
La réponse proposée est souvent une pédagogie basée sur l’omniprésence du jeu et des nouvelles technologies, comme un morceau de sucre qui “aiderait la médecine à couler”. Malheureusement, leur utilisation déraisonnée peut avoir des effets pervers. Les élèves en viennent facilement à manger le sucre en laissant la médecine de côté. Au pire, ils considèrent qu’on les prend pour des imbéciles et rejettent les deux. Travailler le B A BA avec des petits personnages amusants ne captive pas particulièrement des élèves qui savent déjà lire.
Si l’on veut faire progresser les élèves, le remède à l’ennui ne devrait pas être le divertissement mais l’investissement. La nouveauté, l’interactivité et même le jeu peuvent être très efficaces mais ne doivent pas prendre le pas sur l’objectif qu’ils sont censés servir. Quels que soient ses efforts, l’école ne peut pas être aussi distrayante que les multiples stimulations du monde extérieur, et elle se perd à essayer. Elle risque aussi de perdre tous ceux qui viennent y chercher ce qu’elle était censé offrir au départ.
Le sport, qui reconnait depuis longtemps les différences de capacités entre les individus, peut nous fournir une analogie intéressante. Imaginons un coureur régulier. Il a son propre rythme, adapté à ses capacités personnelles et peut moduler vitesse et distance pour se fixer un défi. C’est cette adéquation entre ses capacités et ses objectifs qui lui apporte une satisfaction à la fois mentale et physique, notamment à travers la production d’endorphines.
Intégrons désormais ce coureur à un groupe de néophytes deux fois moins rapide que lui, et forçons le à courir tous les jours sans jamais pouvoir s’échapper du peloton. Coupé de l’effort et de la satisfaction qu’il génère, il perdra toute capacité à progresser, mais aussi probablement tout goût pour la course. Certains parents se voient reprocher de trop stimuler leur enfant : avec tout ce qu’il fait à la maison, évidemment qu’il s’ennuie en classe. Conseillerait-on à notre coureur de cesser toute pratique sportive pour mieux s’adapter aux performances des débutants ?
Cette uniformisation est une conséquence logique du fonctionnement éducatif français. L’idée d’accueillir et de former tous les jeunes d’une classe d’âge est généreuse et démocratique. Malheureusement, au lieu d’adapter les objectifs aux capacités et au rythme de chacun, notre système prétend les faire tous parvenir au même niveau en même temps. Pour éviter un taux d’échec massif, il est donc contraint d’indexer ses ambitions sur un rythme d’apprentissage “moyen”, qui ne convient ni aux élèves en difficulté, ni à ceux qui disposent de plus grandes capacités. Au fil des années, le niveau visé a encore diminué sans parvenir à rattraper les élèves les plus faibles mais en isolant encore davantage ceux qui souhaiteraient eller plus loin. Cette évolution est bien illustrée par l’augmentation du taux de réussite1 aux examens nationaux alors même que la France chute dans les classements de l’OCDE2 …
Ce ne sont donc pas mes collègues, que je mets ici en cause. Beaucoup essaient de s’adapter au mieux à leurs élèves et je ne n’y suis pas moi-même toujours parvenu ! Contraints d’appliquer des objectifs uniques à des classes très hétérogènes, les enseignants sont obligés de faire des choix plus ou moins conscients. Quand tant d’élèves peinent à atteindre les modestes ambitions communes, comment trouver du temps pour ceux qui les dépassent déjà ? Et si un ennui constant en résulte, on se dit que cela ne les empêchera pas d’obtenir leur diplôme …
1https://www.data.gouv.fr/fr/datasets/la-reussite-au-diplome-national-du-brevet-sexe-age-et-origine-sociale/#_
2https://www.liberation.fr/france/2020/12/08/niveau-en-maths-et-en-sciences-la-france-s-enfonce_1807926
Certains élèves comprennent en effet en dix minutes les enjeux d’une leçon d’une heure. Confrontés à des exercices qu’ils réussissent sans aucun effort, ils s’emmêlent même parfois à chercher des pièges : ce qu’on leur demande ne peut pas être aussi facile ! Il ne leur reste plus qu’à attendre leurs camarades, subissant parfois des retours sur la consigne, diverses questions et, le plus souvent, une correction qui se poursuit, si l’enseignant est consciencieux, jusqu’à ce que le dernier élève s’y retrouve. On est moins ici dans la course à mi-vitesse que dans le sur place !
Pour aggraver les choses, ils sont souvent confrontés à de multiples répétitions. La plupart des élèves ont effectivement besoin de répéter plusieurs fois une opération pour la maîtriser. Pour ceux qui ont compris du premier coup, la multiplication d’exercices identiques peut devenir insupportable. Pire encore, l’organisation des apprentissages sur plusieurs années s’appuie sur un principe appelé “progression spiralaire”. Cette doctrine consiste à revenir périodiquement sur les mêmes notions pour les approfondir et consolider leur maîtrise. Hélas, la plupart des notions abordées étant généralement oubliées d’une année sur l’autre, l’approfondissement est souvent remplacé par un simple retour sur du déjà-vu. Certains savent identifier le sujet d’une phrase à l’école primaire … revoilà la notion au collège … puis maintenant au lycée !
Le problème est que chez certains élèves, l’ennui, l’attente et le manque de stimulation peut avoir de graves conséquences. La plus commune est assez logique, et on y retrouve bien notre analogie du coureur. Si l’école ne propose pas à un élève d’activités de son niveau, il aura naturellement tendance à réduire son investissement : nul besoin d’efforts quand tout est facile. Un cercle vicieux s’enclenche, le désinvestissement entraînant le désintérêt. À son tour, celui-ci détourne progressivement l’élève de tâches qui auraient pu l’intéresser au départ, mais qui lui demandent à présent un effort qu’il n’est plus habitué à fournir.
Au fil du temps, cette aisance facile et blasée empêche la construction de compétences essentielles. Des élèves brillants dans leurs premières années peuvent alors s’engager dans une sous-performance dont il n’est pas facile de sortir. C’est le haut-potentiel de ces élèves qui peut ensuite être remis en question par des professeurs qui ne voient en eux que des élèves paresseux et peu investis …
La deuxième conséquence possible sera reconnue aussi bien par les parents que par les professeurs. Parmi les caractéristiques majeures des EHP se trouve un besoin constant de stimulation intellectuelle : leur cerveau doit tourner. Si le contenu d’un cours ne lui apporte pas cette stimulation, ou si la stimulation principale provient du désordre que certains camarades font en classe, notre EHP a de grandes chances de tourner son attention vers l’endroit où des choses se passent. Si ses camarades sont plutôt calmes, il pourra même devenir lui-même le principal perturbateur de la classe. Je ne justifie évidemment pas ce type de comportement, mais cette explication permet de comprendre pourquoi une réponse punitive a peu de chances de fonctionner seule.
Le problème peut d’ailleurs se répercuter à la maison, y compris pour des élèves qui se contrôlent en classe. La frustration et la charge d’ennui accumulées peuvent exploser en fin de journée, dans un espace où les jeunes se sentent moins contraints.
La pire conséquence de cet extrême ennui est le développement possible d’une anxiété dangereuse. D’autres facteurs peuvent être impliqués, mais certains élèves vont jusqu’à développer une véritable phobie face au vide qui s’étend jour après jour, heure après heure, entre les murs de leur établissement. Des manifestations physiques, des troubles du sommeil et un état dépressif peuvent résulter de ce que certains refusent encore de voir comme un problème. Par entêtement ou manque de tact, ils peuvent alors aggraver la situation au lieu d’y chercher des solution.
Phobie ou refus scolaire anxieux sont mal chiffrés par l’Éducation Nationale, mais poussent chaque année de nombreux élèves à quitter l’école. J’ai personnellement été confronté à plusieurs situations de ce type au cours de ma carrière, et c’est l’une d’entre elles qui m’a lancé dans mon combat pour les jeunes à haut-potentiel. La jeune personne concernée se reconnaîtra et sait à quel point je suis honoré d’avoir croisé son chemin, et fier de son parcours.
Comme je l’ai dit en introduction, la question de l’ennui en classe est éminemment polémique. C’est pourtant une réalité vécue par de nombreux élèves et confirmée par les experts qui se sont penchés sur le sujet.
Loin d’être une broutille que les jeunes concernés devraient supporter sans faire d’histoires, l’ennui en classe est un problème majeur dont les conséquences peuvent être très lourdes. Il me semblait important de consacrer un article entier à expliquer les enjeux du problème.
Des solutions existent et peuvent être mises en place concrètement dans nos établissements. Elles feront l’objet de mon prochain article.
Vous êtes uniques, mais vous n’êtes pas seuls !
Le Professeur O