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Comme la plupart des sujets que nous abordons, le saut de classe suscite des réactions tranchées. Malheureusement, ces réactions sont souvent fondées sur des intuitions et des idées reçues. La plupart des acteurs se basent sur quelques exemples souvent retenus, biais classique, parce qu’ils confirment leurs convictions antérieures.
Le saut de classe est parfois perçu comme un échec garanti. Exigence de parents orgueilleux, il pousse d’infortunés enfants à sortir du rang où la nature les a placés, les condamnant au double châtiment de l’opprobre social et de l’échec scolaire. Si seulement ces parents avaient su rester humbles, ils n’auraient jamais osé discuter le décret de l’âge. On observe rarement les tenants de cette opinion se remettre en question : témoins impartiaux d’un échec annoncé, ils ne se demandent pas si avec leur soutien, l’expérience n’aurait pas pu changer la victime sacrifiée en élève épanoui.
On observe parfois la croyance inverse. Des personnes bien intentionnées et convaincues des bienfaits du saut de classe vont jusqu’à lui attribuer une vertu magique. Le simple passage d’un jeune à la classe supérieure suffirait à répondre à l’ensemble de ses besoins, les encadrants de la classe d’accueil n’en étant parfois même pas informés à l’avance. On considère alors que le saut de classe vaut pour tout aménagement, et que les détails se régleront d’eux-mêmes pour le mieux.
La sagesse se situe quelque part entre ces deux extrêmes (mais plus près du deuxième). Nous commencerons par relever les différentes formes de ce qu’on appelle “l’accélération”, dont le saut de classe n’est que la version la plus courante. Nous nous pencherons ensuite sur les raisons et les conditions qui permettent un saut de classe réussi. Le saut de classe est peut-être l’aménagement le plus utile et le plus accessible aux EHP. Efforçons-nous de le débarrasser de ses derniers malentendus !
Les publications sur les aménagements favorables aux EHP font une place importante à l’accélération. Le “saut de classe” à proprement parler reste de loin l’option la plus pratiquée. Il n’est pourtant pas sans intérêt d’examiner les autres options avant de nous pencher davantage sur la plus importante.
Le vade-mecum de l’Éducation Nationale mentionne trois options en plus du saut de classe. Premièrement, il évoque l’inscription dans une classe “à double niveaux”, pratiquée dans de nombreux établissements du premier degré. Cette mesure permettrait “plus de souplesse et un enrichissement dans les apprentissages”. Cette suggestion a ses mérites, puisqu’il il est effectivement facile de faire profiter un élève inscrit dans la classe inférieure (le CP d’une classe de CP-CE1, par exemple) de certains des apprentissages proposés à ses camarades de la classe du dessus. Sans un travail conséquent d’adaptation de son enseignant et si elle n’est pas effectivement suivie d’un saut de classe, cette “mesure” peut pourtant poser problème. Notre élève de CP pourra écouter et pratiquer quelques activités du niveau supérieur, mais il sera toujours évalué selon le sien, ce qui l’empêchera de montrer ses acquis. Pire encore, s’il se retrouve l’année suivante CE1 d’une classe de CP-CE1, il se se verra ralenti plutôt qu’accéléré, l’ “avance” prise l’année précédente risquant alors de se transformer en une double ration d’ennui.
Le décloisonnement correspond au fait de sortir ponctuellement un élève de son groupe classe pour lui permettre d’aller étudier dans un autre niveau. Cela permet de proposer à un élève très en avance dans un domaine particulier d’y bénéficier d’un enseignement plus avancé tout en lui permettant de conserver le rythme normal dans les autres disciplines. Pour bien fonctionner, le décloisonnement doit faire l’objet d’un travail d’anticipation (emploi du temps, professeurs impliqués). Il importe de penser à ce qui pourra être proposé à l’élève en fin d’un cycle (en évitant de lui faire “redoubler” sa dernière année). On peut lui fournir des supports et des activités de niveau supérieur ou des projets personnalisés, mais cela demande une importante préparation.
Une dernière solution rarement appliquée est appelée “compactage”. Elle consiste à faire étudier le programme d’un certain nombre d’années en une durée plus courte (3 ans en 2 par exemple). Le temps gagné à l’issue du compactage peut être utilisé pour participer à des projets avancés ou pour s’investir dans des apprentissages de plus haut-niveau. D’une préparation lourde, cet aménagement pourrait être ouvert à des groupes d’élèves. De manière très française, le vade-mecum précise que “l’intégralité du programme est traitée” dans le cadre d’un compactage, là où les spécialistes anglo-saxons précisent au contraire qu’il est important d’élaguer pour permettre aux jeunes concernés d’aller de l’avant. Cette contradiction explique sans doute pourquoi cette mesure intéressante en théorie est si peu pratiquée chez nous …
Nous commençons à y être habitués, il n’est pas possible de trouver d’étude large et récente sur le saut de classe en France … À défaut, et pour discuter à partir de faits, je m’appuierai notamment sur les travaux de Karen B. Rogers synthétisés dans un article majeur publié en 20071. Notez bien que les résultats fournis par ces études fournissent des tendances, et que chaque situation mérite une évaluation individuelle.
En ce qui concerne les compétences et les connaissances scolaires qui pourraient manquer aux EHP après un saut de classe, la conclusion de Rogers (basée sur 32 études !) est sans appel. Non seulement les EHP ayant sauté une classe disposent bien, en moyenne, d’un an de maîtrise supplémentaire par rapport aux EHP de leur âge qui ne l’ont pas fait, mais ils ont même souvent de meilleures performances que ceux de leur classe d’arrivée !
En ce qui concerne les problèmes d’adaptation sociale et émotionnelle, les résultats démentent l’intuition commune. En effet, l’ajustement social des EHP ayant sauté une classe est significativement meilleur que celle de leurs camarades qui ne l’ont pas fait, et ils tendent à avoir davantage d’amis. Rogers l’explique par la plus grande maturité et les centres d’intérêt plus avancés des camarades du niveau supérieur. Notons toutefois que le fait de ne pas vouloir quitter un groupe d’amis solides reste un motif de refus du saut de classe qui ne devrait pas être écarté à la légère.
Notons aussi que si le saut de classe ne cause pas de difficulté d’adaptation sociale, il n’améliorera pas toujours celles des élèves qui en souffraient auparavant. Des phénomènes de jalousie, de rejet ou de harcèlement de la part de certains peuvent effectivement avoir lieu, mais leur crainte ne devrait pas justifier un refus. Un travail de communication et de pédagogie sur le respect des spécificités de chacun peut en revanche être profitable à l’élève accéléré, à ses camarades et même aux adultes qui l’entourent.
Dernière objection, les EHP accélérés sont souvent moins développés physiquement que leurs camarades plus âgés. Ce fait est difficilement contestable, mais en dehors de certaines activités sportives, on peine à comprendre l’impact de la taille d’un jeune sur son épanouissement scolaire ou social. Pour rester dans le domaine français, des individus de bien petite taille se sont retrouvés Empereur de France ou, plus modestement, Président de la République …
1Karen B. Rogers, Lessons Learned About Educating the Gifted and Talented : A Synthesis of the Research on Educational Practice, Gifted Child Quarterly vol. 51-4, 2007
Après avoir écarté ces objections, passons maintenant aux intérêts nombreux du saut de classe et aux élèves les plus à même d’en bénéficier.
Par définition, les EHP disposent de capacités et de compétences supérieures à celles des camarades de leur âge. Il semble donc cohérent de leur permettre de développer des capacités et des compétences correspondant à des camarades d’un âge supérieur. Pour tous ceux qui ont des compétences et un intérêt poussés dans un domaine particulier, il semble également pertinent de leur faire gagner du temps sur les apprentissages généralistes pour leur faire accéder au plus vite à des enseignements plus spécialisés.
D’autre part, le saut de classe contribue à diminuer l’ennui en classe fréquent chez les EHP, et source de nombreux problèmes (anxiété, perturbation du cours, perte de la motivation et des habitudes de travail …). La réussite sans effort dans une classe d’un niveau trop faible peut apporter un bonus superficiel à l’estime de soi mais empêche la construction de compétences cruciales qui manqueront dans la suite du parcours scolaire. En confrontant les EHP à un contenu stimulant et complexe, le saut de classe fait souvent revenir un rapport positif à la scolarité et prépare aux défis à venir.
Pour identifier les élèves qui bénéficieront le plus d’un saut de classe, il est utile de garder les éléments suivants à l’esprit :
Le succès d’un saut de classe est grandement facilité par l’application d’un petit nombre de mesures. Avant de conclure qu’un élève n’était pas prêt, ou que les sauts de classe ne fonctionnent pas, il importe de vérifier qu’elles ont bien été appliquées. Il peut d’ailleurs être intéressant de les formaliser en amont (dans le cadre d’un PPRE par exemple).
En théorie, le saut de classe devrait avoir lieu à une jonction naturelle, comme le début de l’année scolaire. En cours d’année, il peut toutefois apporter une réponses radicale à une situation problématique. Si le projet est formulé assez tôt, on peut proposer à l’élève d’assister à quelques cours du niveau supérieur en fin d’année scolaire pour créer quelques liens avec ses futurs camarades.
Le choix du (ou des) professeur(s) d’accueil est déterminant. Ils doivent être favorables au saut de classe et prêts à tenter l’expérience sans idées préconçues. Il est important de les associer à la planification aussi tôt que possible pour leur permettre d’anticiper les besoins de l’élève. Idéalement, ils auront des connaissances sur la question du haut-potentiel ou seront volontaires pour s’y former.
L’élève que l’on accélère doit être préparé au changement. Cette préparation peut être menée avec l’aide d’une personne de confiance au sein de l’établissement, pour lui permettre de discuter de ses attentes et de ses craintes éventuelles. Il est important de repérer et de combler les éventuelles lacunes dans les connaissances et les compétences (scolaires et sociales) du jeune avant le saut de classe ou aussitôt après. Celles-ci peuvent être liées aux méthodes de travail ou à des compétences cruciales dans certaines disciplines. Rappelons que les EHP peuvent souvent progresser très rapidement sur ces points si l’occasion leur en est donnée.
Un facteur important de réussite (qui apaise aussi certaines réticences) est d’organiser le saut sur la base d’une période d’essai correspondant à six semaines environ. Cette période doit permettre un éventuel retour en arrière si certaines conditions fixées à l’avance ne sont pas remplies ou si certaines difficultés majeures apparaissent (il faut évidemment s’efforcer de résoudre les problèmes avant d’en arriver à ce point). Précisons que des résultats initialement décevants à certaines évaluations ne sont pas des motifs suffisants pour abandonner l’expérience ! Si la période d’essai aboutit à un retour au niveau d’origine, il est important qu’elle ne soit pas présentée au jeune comme un échec, mais comme une étape dans la recherche des aménagements qui lui conviendront le mieux.
Le point le plus important reste la concertation et l’accord préalable des principaux intéressés. Les sauts de classe réussis nécessitent l’investissement et le soutien de tous les acteurs, mais avant tout l’engagement de l’élève lui-même. En cas de refus des uns ou des autres, il faut s’assurer que celui-ci soit fondé sur des faits et sur une bonne compréhension des enjeux, mais un passage en force diminue fortement les chances de succès. Dans certains cas, il faudra alors négocier ou trouver des solutions alternatives.
Quoiqu’il en soit, un soutien et une vigilance continus doivent être fournis à l’élève pour s’assurer que les problèmes qui émergent pendant et au delà de la période d’essai soient traités rapidement et de manière constructive. Décider d’un saut de classe ne doit pas être un simple geste administratif mais un des composants d’une prise en charge individualisée.
Comme nous l’avons vu, un saut de classe doit être soigneusement préparé, mis en place et adapté à l’élève concerné. Même dans ces conditions, son coût très faible, ses grandes chances de succès et sa facilité d’exécution devraient en faire un outil beaucoup plus utilisé qu’il ne l’est actuellement. Des réserves peuvent être légitimes et faire l’objet d’un examen, mais elles doivent être basées sur des faits et non sur des mythes ou des craintes abstraites.
La recherche est très claire sur les bénéfices du saut de classe ; son refus peut en revanche avoir des conséquences négatives (mauvaises habitudes de travail, apathie, perte de motivation …). Il faut se rappeler que le fait de refuser le saut de classe d’un élève par peur de faire une erreur reste un choix, et que celui-ci peut être justement l’erreur à éviter.
Vous êtes uniques, mais vous n’êtes pas seuls !
Le Professeur O
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